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Thomas Vinau

Variations

Thomas propose ici des "variations sur des thèmes héros/mythes" qui le touchent ou font partie de son panthéon personnel

 
Billie 

 ***

  Arthur Cravan

Sur sa barque
au beau milieu de l'atlantique
Arthur Cravan
le poète boxeur
aux cheveux courts
attaqua la dernière aube du monde
par une danse de St Guy
puis s'adressant
à toutes les mouettes du ciel
il redressa sa carcasse
en hurlant
Chiez moi dessus
puisque je suis laid comme un homme !

 

***

Billie

 

 

J'ai été réveillé par la pluie, seul dans la grande maison. Le jour ne s'est pas vraiment levé. Cette après midis je vais vous récupérer à la maternité et vous ramener chez nous. Les matins sont plus froids. Je bois du café en écoutant Billie holiday. Sa voie qui s'étale dans la boue du ciel et le sable trempé. Sa voie qui dévale sur le dos courbé des arbres. sa voie qui gronde et qui résonne dans le tonnerre. Sa voie grise et humide. Sa voie triste comme la nuit. Strange fruit. Blood on the leaves and blood at the root. Je regarde les gris. Je frissonne. Je vais essayer de réchauffer la maison et puis j'irais vous chercher. Et puis on sera tous là. Ensemble. Tous les trois. Et puis j'allumerai un feu et le salon sera jaune et rose et chaud et bon. Je m'occuperai de vous en essayant de ne pas trop penser à Billie. En essayant de ne pas trop penser à ce monde dans lequel des femmes belles et tristes doivent chanter des chansons d'amour tout en se prenant des poings dans la gueule. En essayant de ne pas trop penser aux nègres pendus qui se balancent dans l'air les soirs de juin. On se serrera tous les trois. Je respirerai dans son cou. Je me dirai qu'il y a des matins où les magnolias sentent bon, qu'il y a des musiques, qu'il y a des Billie, qu'il y a des demains.

 

***

Ernest H 

 

 

Sa bête
ses yeux vides
sa fatigue
sa bouteille
tout
ce jour là
était réunis
pour cracher
un sacré poème

***

Brautigan à Hawaï

 

 
 
Un jour Richard Brautigan
est allé à Hawaii
Il s'est coupé les cheveux
a acheté une chemise à fleur
a visité un cimetière de soldat
est passé à la bière
pour regarder les enfants
jouer sur la plage
s'est fait piquer par une bestiole
s'est mis en tête de pêcher un truc
a gravé un coeur sur un canon
a sauvé un coq du combat
a écrit à sa fille quelque chose comme
ici la mer est rose
et les tombes sont grasses
est repassé au whisky
a cherché une rivière dans la forêt
a marché dans la jungle
a caressé des yeux un drôle d'oiseau
a acheté un chapeau en paille
a gouté un plat vraiment trop épicé
a fait des rêves moites
a dansé avec une fille dans le hall de l'hôtel
a écrit un ou deux poèmes salés
et s'est décidé à rentrer
dans son hiver à Bolinas

in etc-iste.blogspot.com en date 02/09

***

Et vos rêves disparaîtrons dans l'Hudson
 
 
jlmi
 
L’égout coule dans le ruisseau
depuis toujours
Luke la main froide y est passé
sur un radeau d’horodateurs
Le Steve Mac Queen de Papillon
Rahan, Cobra, Jim Morrisson
Burning Spear et Syl Jonhson
Tsi Na Pah, Christian Fletcher
et tous les coupeurs de coton
Clarence Cooper Arthur Rimbaud
Brautigan Johnny Boy
ODB et Jeremia Jonhson
Au fond du trou toute cette poussière
c’est du monde
les mangeurs d’étoiles finissent
TOUS
dans le caniveau
Y’a pas de question à nos réponses
trop de rêves c’est un peu de cendre
et puis c’est tout
 
(paru dans traction brabant)

 

 

 
***
 
Factory 67

 

Nico                                                                                                                                   © Antoine Giacomoni 1979

 

C’est arrivé en allant à la poste
Tu marchais
d’un pas tranquille mais décidé
Tu marchais dans la rue
dans la lumière
L’air était frais mais tu n’avais pas froid
Les trottoirs luisaient
Une belle femme t’a souri à travers une vitrine
Tu t'es sentis fort
Quelque chose coulait dans tes veines
Quelque chose de différent
Tu as eu l’impression d’être le personnage d’un film
Le centre de l’histoire
Une musique imaginaire
rythmait tes pas
Un folk rêche, irradiant
Tu aurais voulu que cette musique
ne s’arrête jamais  
 
 

 

******

Papillon

 

 

Va falloir s'y faire
je ne suis pas Steve Mac Queen
dans Papillon
moi je n’ai que mes peurs
et mes rêves à chiquer
le courage se situe probablement
au milieu de tout ça
et dans l’indéfectible envie
de gueuler
« Bande de fumiers ! Je suis toujours vivant ! »

 

******

Léo

 

 
 
Le lion
qui tourne pour la première fois
le 18 décembre 1928
le générique des films
Métro-Goldwyn-Mayer
s’appelait
Léo
(Extrait de Chronique des années 20, paru dans le dernier Liqueur 44)

******

Calypso Bob

 

 
Il paraîtrait
que Robert Mitchum
écrivait de sacrés
poèmes d'amour
Ce qui n'est pas vraiment étonnant
quand on pense
au nombre de shérifs alcooliques
et de chanteurs de calypso
au bord
du désespoir

******

Dernières paroles

En 1982, Jacques Tati est ruiné, amer et malade. Il a perdu tous les droits sur ses films et avec, son envie de tourner, de se battre et de vivre. Malade, hospitalisé, proche de la mort, Il fait un dernier signe de tête à Sophie et Micheline, sa fille et sa femme, et lorsqu'elles s'approchent, leurs dit:

-"J'ai l'impression qu'il y a une histoire d'amour entre la fille de salle et le garçon noir qui fait le ménage"...

Et il meurt.

***

  

Marcello
 
 
 
Je me souviens
de Marcello Mastroianni
qui disait sur un plateau télé
que les acteurs étaient des putes de luxe
Je me souviens de l'image de Fellini
réajustant son chapeau
sur le tournage de 8 ½
Je me souviens de ses pets juteux
dans la Grande Bouffe de Ferreri
Je me souviens d'Anouk Grinberg
qui le ramène titubant de tristesse dans 1,2,3 soleil
Je me souviens de sa façon de dire
Il faut marcher la tête haute
même quand on a envie de la baisser !
 
***

 

Et que ne dure que les moments doux



Les jours ont persisté
à l'ombre des murènes
les fils blancs des avions
le soleil

La nuit est revenue
collée à nos mensonges
et la cigüe
et la brûlure bleue de l'argent
et la longue plainte des plaines
et les fleurs blanches du prunier
semées dans le bleu du ciel

Tout est à nouveau là
le jus des pommes
la robe des filles
le crabe
les graines

Pourtant
il manque quelque chose
au silence

L'harmonica
s'est tu.

***

 

Small Axe

 

 
Il ne se doutait pas
le capitaine Marley
lorsqu'il besogna Cedella
qui avait le tiers de son âge
que Robert Nesta
le bâtard de trenchtown
finirait par sauver des vies
en chantant des histoires d'oiseaux
et de hache

 

***

 

3 Poèmes pour Travis

 

1
Je ne sais pas vraiment
Si c’est une preuve de lâcheté
Ou de courage
De ne pas tirer
Sur tout ce qui bouge
 
2
Les boîtes vides de médoc
Les clodos dans leur jus
Les dealers qui te matent
Les poubelles, toutes ces poubelles
Les flics de la BAC
Les éclats de verre dans le caniveau
La javel devant la porte des commerçants
Les trottoirs chauds
Les chiens
Les poubelles, toutes ces poubelles
Et cette drôle d’impression
Que la rue
N’est pas l’endroit
Le plus sale
3
Hey Maddy
A quel âge as tu commencé
A perdre 

 

***

 

Le vieux B.

Je buvais mon café dehors, sur la terrasse et il est arrivé. 
D'abord il m'a tapé une clope et puis encore une et puis il a fini par s'asseoir. 
Il m'a dit la vie me crève et la mort me fatigue. 
Je l'ai regardé sans rien dire. La fumée montait dans l'air. L
es rayons du soleil creusaient les trous et les rides de son visage. 
Au moment où j'allais risquer une phrase absurde sur l'oiseau bleu et les chiens de l'enfer, il a lâché d'un ton sec : -
Ferme ta gueule petit et ne vient pas encore me parler de pêchés, de putes et de whisky ! Je suis un vieil homme maintenant et j'ai droit à un peu de paix quand je fume en regardant la lumière.

 

***

Le chien de Jim

Lorsqu'il avait quatre ans à Albuquerque

James Douglas Morrisson avait un chien
un grand chien noir affectueux que
ni ses parents ni ses grands-parents
ni même le pasteur du village ne voulut garder
aussi son père Steve Morrisson officier de la Navy
l’attacha au grillage de la base militaire et l’abandonna là
avant de déménager dans un autre Etat
huit ans après lorsqu'il revint à Albuquerque
James Douglas Morrisson se mit
à élever des lézards
il détestait les chiens
détestait la cantine
détestait son père

 

 

***

Jus de carotte

Il y a les poèmes qui te font tourner la tête
des fois tranquillement
d’autres fois jusqu’à la nausée
comme un alcool plus ou moins fort
et puis il y a les poèmes
qui te font de l’effet
sans que tu le sentes
comme des jus de carotte
hé bien les poèmes de Carver
sont des jus de carotte

***

Norma Jean

 
Norma 1
 
En 1943
elle travaille 8 heures par jours
dans l'usine d'ignifugation d'ailes d'avions
de Van Nuys en Californie
Elle n'a pas vraiment de rêves
et n'est pas amoureuse de son mari 
elle n'imagine rien
et surtout pas qu'un an après
elle deviendra la pin Up blonde
dont les soldats gardent une image
sur le tableau de bord
de leurs cockpit
 
Norma 2
 
T’es un peu grosse
pis tu chantes mal
tu te maquilles trop
tu ne goûtes pas aux bonnes choses
il suffit de trois verres de vins
pour te faire faire n’importe quoi
Je crois que tu as de l’avenir
Ma petite Norma Jean
 
Norma  3
 
Exhibée
exploitée
traumatisée
défoncée
controversée
 
goutte par goutte 
elle devient 
une icone
 
Norma 4
 
Joe diMaggio, Elvis Presley, Yves Montand, Arthur Miller, Franck Sinatra, Marlon Brando, Howard Hugues, Elia Kazan, Sammi davis Jr et les frères Kennedy, of course...
 
Norma 5
 
En 1955, Marilyn suggéra que son épitaphe fût :
« Ici repose Marilyn Monroe, 97-62-92 »
 
 
Norma 6
Des larmes, du désir, du whisky
du maquillage, du papier argentique, une bouche de métro
une robe blanche, une caméra, une chambre d'hôtel,
du champagne, de la solitude, des hommes de pouvoir
des chutes d'eau, des comédies populaires, des chansons pour le président
des somnifères, des managers, un intellectuel et un boxeur
des anxiolitiques, des régimes, des plages, des opérations chirurgicales
la mafia, la C.I.A, une piscine, un grain de beauté
des rêves, du plastique, des boîtes de conserve
une image
une image
 
 
(fin)
 
 

*** 

Chevalier à la triste figure  

 

 

( 1ère époque)
 
Se bat contre l’ennuie
Qui mouline sec
Du lundi au samedi
Et le dimanche ?
Le dimanche il languit
***
Il rêve d’autres moulins
D’épopées
De terres rouges
***
Rossinante boude parfois
C’est qu’il varie de destrier
Notre fier chevalier
Souvent chevauche Mélancolie
***
Il fait des grands feux
Tout au bord
De la nuit
Bivouac chaque soir
Entre le noir
Et la lumière
***
Dulcinée en tête
Heureusement
Heureusement
Petit pansement tiède
Sur la plaie salée
D’une vie
***
Chevalier errant sans posture
Maladroit et malhabile
Il se brûle le bout des doigts
A vouloir capturer les braises
***
 ( 2 ème époque)
 
Et dans l’aube fumante
Il repart
Moulinent sec les moulins
Dehors et dedans lui
***
Son armure est rouillée
Sa barbe mal taillée
Son nord n’a pas de sud
Il rêve dyslexique
***
Chevalier galope
Trotte saute marche esquive
D’une démarche plutôt grotesque
Mais d’une démarche
C’est l’essentiel
***
L’adage dit du ridicule
Qu’il ne tue pas
C’est le sérieux qui l’eût occis
En moins de deux
***
Céleste cyclothimique
Tu as la mission de fortune
Qu’assignent vignes livres
Et bon droit
***
Ne demande route
A quiconque
Suit les étoiles
Suit les insectes
Ou ne suit pas
***
Vaches et murs de briques
Pigeons renards grenouilles et truites
Ronces tordues et bouts de bois
Tous t’acclament comme roi
***
Chevalier au regard oblique
Marche tordu
Marche tordu
Pour remettre ce monde droit
 

(fin)

***

auto BIbibliOgraphie

 

Thomas Vinau est née en 1978 à Toulouse. Il habite aux pieds du Luberon.

Il aime regarder la poussière et planter des trucs qui ne poussent jamais droit.

Publié dans une vingtaine de revues de poésie (dont N4728, La Nouvelle Revue Moderne, Microbe, Passages, Traction Brabant, Casse-Pieds, Tremalo, Passage d’encres, Le Grognard, etc) et sur de nombreux sites (notamment Les états civils et Monsieur Toussaint Louverture), il a également à son actif deux plaquettes de poésie ("Encres-vives" & "Ficelles") et un livre, "Le Trou", aux éditions du Cygne.

Il vient de publier "La poésie est un sale type", illustration Emilie Alenda, aux éditions de la Vachette Alternative.

Son prochain opus, "Hoppercity", paraîtra à la fin de l'été aux éditions Nuit Myrtide.

Son blog: http://etc-iste.blogspot.com/

Son blog hommage : http://fishfs.blogspot.com/  

et un blog collectif : http://reponsessauveesduvent.blogspot.com 

*** 

 

Vous pouvez écouter des textes de Thomas Vinau en Poésie & Prose à haute voix

 

vient de paraître